Afrique centrale : l’ambition en vitrine, le commerce en sourdine

Une zone de libre-échange ne se mesure pas au nombre de signatures apposées sur un accord, mais au nombre de marchandises qui franchissent effectivement les frontières à moindre coût. Dans la sous- région, le chantier commence à peine.

Photo de famille après le lancement du brainstorming à Yaoundé

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) existe sur le papier. Dans les ports, les postes-frontières et les entreprises d’Afrique centrale, beaucoup moins. Le paradoxe est désormais difficile à contourner : alors que l’accord promet de transformer le continent en un immense marché intégré, les échanges réalisés sous ses préférences commerciales restent encore rarissimes dans la sous-région.

En 2026…
La réalité donne la mesure du retard. Dans le cadre de l’Initiative du commerce guidé de la ZLECAf, le Cameroun demeure, à ce jour, le seul pays d’Afrique centrale à avoir réalisé des échanges sous les préférences commerciales de l’Accord. Les sept autres Etats de la sous-région restent encore largement à distance de ce marché continental censé faciliter la circulation des biens et des services. Pour Jean Luc Mastaki, directeur du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), il serait toutefois réducteur de parler d’un manque d’ambition des Etats. « Le faible recours aux préférences de la ZLECAf en Afrique centrale ne traduit pas un manque d’ambition, mais plutôt une chaîne de mise en œuvre encore incomplète », explique-t-il.

Une nuance importante : le problème ne serait donc pas le projet, mais les tuyaux censés le faire fonctionner. Car une baisse des droits de douane ne suffit pas à faire circuler une marchandise. Il faut connaître les règles d’origine, obtenir les certificats nécessaires, satisfaire aux normes, franchir les frontières, résoudre les barrières non tarifaires et disposer d’une logistique suffisamment performante. « Lorsque les offres tarifaires, les règles d’origine et les engagements spécifiques, les procédures douanières, les normes et l’information des entreprises ne sont pas coordonnées, l’Accord reste hors de portée des opérateurs », souligne Jean Luc Mastaki. Autrement dit, la ZLECAf peut ouvrir une porte. Encore faut-il que les entreprises disposent de la clé.

Défi
C’est précisément pour tenter de combler ce fossé entre l’ambition politique et la réalité économique que la CEA a réuni à Yaoundé, du 4 au 7 août 2026, les représentants des Comités nationaux de mise en œuvre de la ZLECAf des huit pays d’Afrique centrale, les communautés économiques régionales et plusieurs partenaires institutionnels. Ces Comités sont censés jouer le rôle d’interface entre les Etats et les entreprises. Ils doivent coordonner les administrations, suivre les réformes, identifier les obstacles au commerce et accompagner les opérateurs économiques.
Mais là encore, la mécanique connaît des ratés. Leur existence, leur niveau d’opérationnalisation, leurs capacités techniques et leurs mécanismes de suivi restent inégaux selon les pays. Pour le responsable de la CEA, leur renforcement constitue donc une urgence. « Les rendre pleinement opérationnels est indispensable pour transformer les décisions continentales en opportunités commerciales concrètes », insiste-t-il.

Le défi est considérable. Il concerne aussi bien les grandes entreprises que les micros, petites et moyennes entreprises, les jeunes et les femmes entrepreneurs. Car une ZLECAf qui ne parvient pas jusqu’aux PME risque de rester un dispositif réservé aux administrations et aux grandes firmes déjà capables de naviguer dans la complexité du commerce international.
L’autre bataille se joue sur les routes. Les corridors régionaux demeurent essentiels pour rendre les préférences commerciales réellement utilisables. Une réduction tarifaire peut perdre tout son intérêt si le transport d’une marchandise d’un pays à l’autre reste long, coûteux et imprévisible. Jean Luc Mastaki insiste justement sur cette nécessité de ne pas traiter les problèmes séparément. « Lorsque les réformes réglementaires, les corridors logistiques, l’information commerciale et la mobilisation du secteur privé avancent de manière coordonnée, la mise en œuvre de la ZLECAf peut progresser plus rapidement », estime-t-il.

L’Afrique centrale ne manque pourtant pas d’atouts. Sa position géographique, ses ressources naturelles et agricoles, ses marchés et son potentiel de chaînes de valeur transfrontalières pourraient faire de la ZLECAf un véritable accélérateur économique. Encore faut-il transformer ces potentialités en échanges.
Le séminaire de Yaoundé entendait précisément passer au crible les blocages : gouvernance des Comités nationaux, commerce des biens et des services, commerce numérique, normes, infrastructure qualité, intelligence commerciale, financement, développement des chaînes de valeur et suivi des réformes. À en croire Jean Luc Mastaki, l’objectif est donc moins de produire une nouvelle déclaration que de construire une capacité d’action. Car le véritable test de la ZLECAf ne se trouve plus dans les salles de conférence. Il se trouve dans les entreprises, aux postes-frontières et sur les corridors commerciaux.

Jean -René Meva’a Amougou

Sortir les Comités nationaux de l’ombre

Selon la CEA, l’Afrique centrale dispose d’un potentiel considérable de chaînes de valeur transfrontalières. Mais pour transformer ce potentiel en commerce réel, les Comités nationaux doivent désormais sortir de l’ombre. Leur véritable test ne sera plus le nombre de réunions.

La ZLECAf ne manque ni de sommets, ni d’accords, ni de déclarations. Ce qui lui manque encore, notamment en Afrique centrale, c’est une mécanique capable de transformer les engagements continentaux en marchandises effectivement échangées. C’est tout l’enjeu du séminaire organisé à Yaoundé du 4 au 7 août par la Commission économique pour l’Afrique (CEA).
Au cœur des travaux : les Comités nationaux de mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine. Leur mission peut sembler administrative. Elle est pourtant stratégique. Ces structures doivent faire le lien entre les décisions continentales et ceux qui les appliquent : administrations, douaniers et opérateurs économiques.

Pour l’heure…
La machine tousse. Dans le cadre de l’Initiative du commerce guidé, le Cameroun reste le seul pays d’Afrique centrale à avoir réalisé des échanges sous les préférences commerciales de la ZLECAf. Dans les sept autres Etats de la sous-région, l’accord demeure encore largement théorique.
Car une baisse des droits de douane ne suffit pas. Il faut connaître les règles d’origine, délivrer les certificats nécessaires, harmoniser les procédures douanières, respecter les normes, lever les barrières non tarifaires et assurer le transport des marchandises. À chaque maillon défaillant, le coût du commerce grimpe.

Pour les spécialistes de l’intégration régionale, cette situation révèle surtout le déficit de traduction opérationnelle des engagements politiques. Un accord commercial ne produit ses effets que lorsque l’entreprise sait concrètement comment en bénéficier, notamment en matière de certificats, de normes, de procédures douanières et d’accès à l’information.
C’est précisément là que les Comités nationaux doivent intervenir. Ils sont appelés à réunir administrations, organismes techniques, secteur privé et partenaires au développement, à suivre le démantèlement tarifaire, à identifier les obstacles et à accompagner les entreprises.

Mais la situation reste inégale. Selon la CEA, le niveau d’existence, d’opérationnalisation, d’expertise et de suivi de ces Comités varie fortement d’un pays à l’autre. Pour les analystes du commerce régional, cette faiblesse institutionnelle constitue un risque majeur : des préférences commerciales peuvent rester inutilisées si les administrations et les entreprises ne disposent pas des mêmes informations ni des mêmes capacités techniques.

La CEA veut donc passer à une phase plus concrète. Pendant quatre jours, les représentants des huit pays d’Afrique centrale doivent confronter leurs expériences, établir un diagnostic régional et travailler à un cadre commun d’opérationnalisation. Le suivi, l’évaluation et le reporting figurent également au programme.
Pour Melaku Desta, directeur par intérim de la Division de l’intégration régionale et du commerce de la CEA, l’expérience d’autres régions africaines montre qu’une mise en œuvre efficace repose sur une progression coordonnée des réformes réglementaires, des corridors logistiques, de l’information commerciale et de la mobilisation du secteur privé.
Une lecture que partagent les experts de l’intégration : le problème de l’Afrique centrale n’est plus seulement de négocier des accords, mais de rendre leur application prévisible, simple et accessible aux entreprises. Autrement dit, il faut passer du langage institutionnel au langage des affaires.
Le message est limpide : l’intégration ne se fera pas uniquement dans les textes. Elle se jouera dans les bureaux des administrations, aux frontières, dans les entrepôts, sur les corridors et surtout dans les entreprises.

JRMA

la Zone de libre-échange continentale africaine

Il devait faire tomber les frontières commerciales africaines. Pour l’instant, il bute encore sur les bureaux, les formulaires et les frontières. En Afrique centrale, la Zone de libre-échange continentale africaine ressemble dangereusement à une promesse en attente d’exécution.

La ZLECAf devait être le grand saut. Un marché de 1,4 milliard d’habitants, des barrières tarifaires progressivement démantelées, des entreprises africaines enfin capables de commercer avec leurs voisines sans demander la permission à une administration différente à chaque kilomètre. Sur le papier, c’est presque magnifique. Sur les routes, beaucoup moins.
Le chiffre est cruel : dans le cadre de l’Initiative du commerce guidé, le Cameroun reste le seul pays d’Afrique centrale à avoir réalisé des échanges sous les préférences commerciales de la ZLECAf. Les autres regardent encore le train passer. Ou plutôt le camion, puisque c’est lui qui devrait faire circuler les marchandises.

Le problème n’est pas l’absence d’accords. L’Afrique en a signé suffisamment pour remplir plusieurs armoires ministérielles. Le problème, c’est le passage de l’accord à l’acte. Une préférence tarifaire ne nourrit personne si l’entreprise ignore comment l’obtenir. Une frontière ouverte ne sert à rien si le camion y passe trois jours. Et une règle d’origine incompréhensible peut transformer la plus belle ambition continentale en exercice de comptabilité administrative.

C’est ici que les Comités nationaux de mise en œuvre de la ZLECAf entrent en scène. Leur mission est essentielle : coordonner les administrations, accompagner les entreprises, identifier les barrières, suivre les réformes. Mais dans plusieurs pays, ces structures restent fragiles, inégalement opérationnelles ou insuffisamment outillées.
Voilà donc le paradoxe africain : on a construit l’autoroute commerciale sur le papier, mais on cherche encore les péages, les panneaux et parfois même le bitume.
La CEA a raison de remettre ces Comités au centre du jeu. Mais il faudra éviter le piège classique de l’intégration africaine : créer une nouvelle structure pour constater que les anciennes ne fonctionnent pas. Le Comité national ne doit pas devenir une salle de réunion supplémentaire, avec son lot de discours, de procès-verbaux et de recommandations promises à l’archivage.

Il doit être jugé sur des résultats très simples : combien d’entreprises accompagnées ? Combien de barrières supprimées ? Combien de certificats délivrés ? Combien de produits réellement exportés ? Combien de jours gagnés aux frontières ?
La ZLECAf ne manque plus de vision. Elle manque de vitesse. L’Afrique centrale possède les ressources, les marchés et les entrepreneurs. Ce qui lui manque encore, c’est cette mécanique invisible qui transforme une signature en cargaison, une cargaison en contrat et un contrat en emplois. Le temps des grands discours est passé. Le continent a déjà signé la promesse. Il est maintenant temps de livrer la marchandise.

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