Afrique centrale : contre le crime organisé, l’arme nouvelle de l’anticipation

Le crime organisé a toujours eu un temps d’avance. Il connaît les frontières poreuses, exploite les failles administratives, s’adapte aux contrôles et déplace ses activités lorsque la pression devient trop forte.

En Afrique centrale, cette capacité d’adaptation apparaît désormais comme l’un des principaux défis posés aux institutions chargées de la sécurité. Et d’après le rapport d’évaluation de la menace et de la résilience du crime organisé en Afrique centrale, connu sous l’acronyme OCTRA, élaboré avec la collaboration de l’Institut d’études sur la sécurité (ISS) et du Secrétariat permanent du Comité des chefs de police d’Afrique centrale (CCPAC), ainsi que les travaux récents de l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale, dressent un constat préoccupant : les réseaux criminels savent renouveler leurs répertoires d’action et s’adapter aux réponses des États.
Pour le Pr Saïbou Issa, spécialiste des dynamiques sécuritaires en Afrique centrale et dans le bassin du lac Tchad, cette réalité impose de dépasser une conception strictement répressive de la sécurité. Ses travaux insistent depuis plusieurs années sur le caractère transfrontalier des phénomènes criminels et sur la nécessité d’une coopération accrue entre les États. Les frontières, souligne en substance son analyse, ne constituent pas nécessairement des barrières pour les économies criminelles ; elles peuvent devenir des espaces exploités par les réseaux lorsque la coopération entre administrations reste insuffisante.

Passer du rétroviseur au radar
C’est précisément ce changement de logiciel que le CCPAC veut provoquer. Avec l’appui technique et logistique de l’ISS, une session de formation consacrée à l’analyse prospective et à l’anticipation stratégique des mutations de la criminalité est organisée à Yaoundé, du 5 au 8 août 2026, puis à Libreville, du 15 au 18 août.
L’objectif est moins de prédire l’avenir que de préparer les forces de sécurité à plusieurs futurs possibles. Une nuance essentielle. La prospective ne prétend pas dire ce qui va arriver ; elle cherche à identifier les tendances lourdes, les signaux faibles et les ruptures susceptibles de modifier l’environnement sécuritaire.
Pour Raoul Sumo Tayo, chercheur senior à l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale, l’analyse des menaces doit justement tenir compte des interactions entre territoires, frontières, réseaux criminels et autres facteurs de déstabilisation. Ses recherches portent notamment sur les frontières, la contre-insurrection et les menaces criminelles contemporaines.
Cette approche explique la présence de la prospective au cœur de la formation. Il ne s’agit plus simplement de demander aux services : « Que s’est-il passé ? », mais aussi : « Quels signaux annoncent ce qui pourrait se produire ? » et « Comment préparer dès maintenant la réponse ? »

Le crime organisé, une question économique
L’enjeu n’est pas uniquement policier. Une route régulièrement perturbée par l’insécurité renchérit le transport. Un territoire où prospèrent les économies clandestines perd en attractivité. Les trafics et les flux financiers illicites fragilisent les recettes publiques et peuvent alimenter la corruption. Dans une région qui cherche à accélérer son intégration économique, la criminalité organisée devient donc également un problème de compétitivité. Les analyses récentes de l’Observatoire mettent d’ailleurs en évidence des systèmes criminels reliant trafics, flux financiers illicites, rivalités géopolitiques et réseaux reliant zones côtières et arrière-pays.
La sécurité des corridors commerciaux et des frontières devient ainsi une composante de la sécurité économique. Autrement dit, protéger les échanges ne consiste plus seulement à construire des routes ou des postes de contrôle : il faut également comprendre les réseaux susceptibles de détourner, infiltrer ou perturber ces flux.

Former autrement pour décider plus vite
Au terme différentes sessions, les participants devront maîtriser les fondamentaux de l’analyse prospective, apprendre à repérer les tendances lourdes et les signaux faibles, conduire une analyse prospective des menaces et construire des scénarios de futurs possibles.
Trois grands modules structurent le programme. Les enseignements combineront théorie, méthodologie, exercices pratiques et applications opérationnelles. L’objectif est d’inscrire la prospective dans la planification stratégique plutôt que de la cantonner à un exercice académique.
Chaque session réunit une trentaine de participants issus de la sécurité, de la justice, des douanes et de l’administration pénitentiaire. Le choix est révélateur : les criminels fonctionnent en réseaux, les réponses publiques doivent donc apprendre à fonctionner davantage en système.
Pour le Pr Saïbou Issa, qui codirige l’Observatoire sur le crime organisé et la violence en Afrique centrale, la question sécuritaire ne peut plus être enfermée dans le seul périmètre des forces de défense et de sécurité. Les évolutions contemporaines appellent une approche plus large, associant plusieurs acteurs et renforçant les mécanismes de coopération.
C’est finalement le pari de cette formation : faire passer les administrations du réflexe à la réflexion, de la réaction à l’anticipation. Car dans le face-à-face entre États et réseaux criminels, celui qui attend de voir la menace pour agir risque toujours de courir derrière celui qui l’aura détectée avant lui.
En Afrique centrale, la prospective n’est donc plus un luxe de stratèges. Elle devient une question de sécurité, de gouvernance et, de plus en plus, d’économie.

Ongoung Zong Bella

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