La date, marquant l’indépendance octroyée à la Côte d’Ivoire en 1960, sera célébrée cette année à Yopougon.

Cette journée devrait être un moment de mémoire nationale, un temps de recueillement et de reconnaissance envers toutes celles et tous ceux qui, par leur engagement, leurs sacrifices et leur courage, ont contribué à mettre fin à la domination coloniale et à ouvrir la voie à la souveraineté du pays. Elle devrait également être l’occasion de réfléchir au chemin parcouru depuis 1960 et aux défis qui restent à relever pour bâtir une nation plus juste, plus libre et plus prospère.
Une déclaration du maire de Yopougon, Adama Bictogo, est venue détourner le sens de l’événement. En affirmant que « Yopougon est debout pour rendre hommage à ADO », il a transformé une commémoration de la nation en une célébration de la personne du chef de l’État.
Une déclaration du maire de Yopougon
Une telle déclaration révèle une conception du pouvoir qui confond la République avec un homme. Elle donne l’impression que, pour certains militants du RDR-RHDP, la Côte d’Ivoire se résume à Alassane Ouattara, comme autrefois le roi Louis XIV résumait l’État à sa propre personne lorsqu’il affirmait: « L’État, c’est moi. » Dans une démocratie digne de ce nom, aucune personnalité politique, aussi influente soit-elle, ne peut prétendre incarner à elle seule toute une nation.
La déclaration de M. Bictogo ne fait finalement que confirmer ce que beaucoup d’observateurs dénoncent depuis plusieurs années: l’extrême concentration du pouvoir entre les mains d’Alassane Ouattara. Les principales institutions du pays semblent fonctionner sous son influence. La justice est régulièrement accusée de manquer d’indépendance. Les médias publics sont souvent critiqués pour leur traitement déséquilibré de l’information politique. Les forces de défense et de sécurité sont perçues comme étroitement liées au pouvoir exécutif. Quant aux grandes décisions économiques, elles paraissent toutes graviter autour de la volonté présidentielle.
Cette personnalisation excessive du pouvoir constitue un danger pour toute démocratie. Les institutions existent précisément pour empêcher qu’un individu, aussi compétent soit-il, ne concentre tous les leviers de commande. Lorsqu’un régime encourage le culte de la personnalité, il affaiblit progressivement l’esprit critique des citoyens et réduit la vie publique à l’adoration d’un chef plutôt qu’au débat d’idées.
La Côte d’Ivoire n’est pas Alassane Ouattara. Ce pays existait bien avant son arrivée au pouvoir. Il existait sous Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, le général Robert Guéï, Laurent Gbagbo et continuera d’exister après le départ de Ouattara. Les institutions de la République sont plus importantes que les hommes appelés à les diriger.
L’opportunité de célébrer un dirigeant
Au-delà de cette question de principe, on peut s’interroger sur l’opportunité de célébrer un dirigeant dont le bilan demeure fortement contesté. Certes, des infrastructures ont été réalisées. Mais beaucoup estiment que les routes et les ponts, aussi utiles soient-ils, ne sauraient à eux seuls constituer la mesure du développement d’un pays. Le développement se juge également à la qualité de l’éducation, des soins de santé, de la justice, de l’emploi, du pouvoir d’achat et des libertés publiques.
Or la dette publique s’est considérablement accrue au fil des années. Le coût de la vie continue de peser lourdement sur les ménages. L’augmentation du prix du carburant entraîne celle des transports et des produits de première nécessité. De nombreuses familles peinent à joindre les deux bouts tandis que les écarts de richesse se creusent davantage.
Les critiques portent aussi sur la situation des libertés publiques. Plusieurs citoyens sont poursuivis ou emprisonnés pour leurs opinions ou leurs activités politiques. Quelles que soient les positions partisanes de chacun, une démocratie solide ne peut durablement prospérer sans garantir la liberté d’expression, le pluralisme politique et une justice indépendante.
Le paradoxe d’un pays qui investit
Beaucoup s’interrogent également sur le paradoxe d’un pays qui investit des sommes considérables dans certaines infrastructures alors que ses plus hauts responsables continuent souvent de se faire soigner à l’étranger. Une véritable politique de développement devrait permettre à chaque citoyen, quel que soit son rang social, d’avoir confiance dans les hôpitaux de son propre pays.
Le 7 août ne devrait donc pas servir à glorifier un homme ou un parti politique. Cette date appartient à tous les Ivoiriens. Elle est le patrimoine commun de la nation. Elle rappelle le combat des pionniers de l’indépendance et l’espérance de générations entières qui rêvaient d’une Côte d’Ivoire libre, souveraine et fraternelle.
Libre au RDR-RHDP d’organiser des manifestations en l’honneur de son leader dans le cadre de ses activités partisanes. Mais la fête nationale mérite de rester au-dessus des intérêts politiques. Elle doit demeurer un moment d’unité, de réflexion et d’introspection collective.
Le plus bel hommage que les Ivoiriens puissent rendre aux artisans de l’indépendance n’est pas de célébrer un dirigeant, quel qu’il soit. C’est de se demander honnêtement si le pays avance dans la bonne direction, si les institutions servent véritablement le peuple, si la justice est rendue de manière équitable, si les libertés sont garanties et si la prospérité profite au plus grand nombre. Car une nation ne grandit pas en adorant des hommes
Elle grandit en respectant ses institutions, en protégeant les libertés de ses citoyens et en poursuivant sans relâche le bien commun.
Jean-Claude Djéréké