La d?mocratie n?est pas une d?votion, encore moins une adoration. C?est une exigence de d?bat, de contradiction, de remise en cause.

C?est, surtout, la capacit? d?un groupe humain ? faire vivre la v?rit?, m?me quand elle d?range. Pourtant, une certaine mani?re de militer en C?te d?Ivoire semble ignorer cette r?alit?. Il suffit de regarder ce qui se passe autour de Laurent Gbagbo et de ses partisans les plus intransigeants, ceux qu?on appelle les « Gbagbo ou Rien » (GOR).
Quand quelqu?un critique Emmanuel Macron, Alassane Dramane Ouattara, Tidjane Thiam, Pascal Affi N?Guessan, Simone Ehivet Gbagbo ou encore Ahoua Don Mello, et qu?en parall?le il dit du bien de Laurent Gbagbo, les GOR applaudissent ? tout rompre. Ils crient au courage, ? la lucidit?, ? l?honn?tet? intellectuelle. Mais il suffit que cette m?me personne ose poser une question sur une d?cision de Gbagbo, ou d?nonce une incoh?rence dans ses propos, pour que le m?me camp se retourne contre lui avec une virulence inqui?tante. D?un h?ros, il devient tra?tre. D?un compagnon de route, il devient un infiltr?. D?un intellectuel engag?, il devient un vendu.
O? est donc pass?e la pens?e politique ? O? est pass?e la vision d?mocratique que des hommes comme Harris Memel-Fot?, Barth?lemy Kotchy, Mamadou Koulibaly, Zacharie S?ry Bailly ou d’autres ont voulu incarner au sein du Front Populaire Ivoirien (FPI) ? N?avons-nous pas collectivement trahi l?h?ritage intellectuel qui devait ?tre la boussole du combat d?mocratique en C?te d?Ivoire ?
Quand aimer devient interdire la critique
Il est devenu presque impossible, dans certains cercles militants, d?exprimer un d?saccord avec Laurent Gbagbo sans ?tre imm?diatement suspect? de trahison. Pourtant, ceux qui critiquent Gbagbo aujourd?hui sont parfois ceux qui, hier, ont risqu? leur s?curit? pour d?fendre sa l?gitimit?, ses id?es, son combat. Je fais partie de ceux-l?. Comme Th?ophile Kouamouo, Ferro Bally et bien d?autres, j?ai souvent pris la plume pour d?fendre l?ancien pr?sident, non pas par culte de la personnalit?, mais par conviction politique. Mais aimer un homme politique ne signifie pas renoncer ? l?exigence intellectuelle. Ce n?est pas le suivre aveugl?ment. Ce n?est pas s?interdire de penser autrement que lui.
Laurent Gbagbo est-il irr?prochable ? Bien s?r que non. Est-il un gourou, dont la parole serait infaillible et d?finitive ? Non plus. Il n?a jamais revendiqu? ce statut, et il serait profond?ment injuste de lui en pr?ter l?intention. Alors pourquoi certains de ses partisans veulent-ils lui construire ce pi?destal de marbre, ce tr?ne sacr? o? il ne serait plus qu?un chef v?n?r?, qu?on ne peut ni contredire ni corriger ?
Gbagbo n?a pas besoin de r?pondeurs automatiques
Je l??cris avec toute la clart? n?cessaire : Laurent Gbagbo n?a pas besoin de militants qui parlent ? sa place, qui ?touffent le d?bat, qui agressent verbalement ceux qui osent poser des questions. Il n?a pas besoin de ?soldats? de la parole, encore moins de censeurs en ligne. L?homme est historien, intellectuel, orateur. Il sait manier la plume, il conna?t le poids des id?es.
D?ailleurs, il l?a dit lui-m?me : lorsqu?il ?tait pr?sident, face ? la critique d?un journaliste, sa r?ponse ne fut pas la prison, mais le d?bat. Cette d?claration, au-del? de son ?l?gance, r?v?lait une posture politique. Il n?y a pas de d?mocratie sans critique. Il n?y a pas de R?publique sans contradiction.
Aujourd?hui encore, je sais que mes textes peuvent arriver jusqu?? lui. Pascal Dago Kokora, cofondateur du FPI et ancien ambassadeur de C?te d?Ivoire ? Washington, m?a r?cemment confi? qu?il les lui faisait suivre. Si ce que j??cris lui d?pla?t, je suis convaincu qu?il saura me r?pondre avec ses mots, son style, son intelligence. Il n?a pas besoin qu?on se batte en son nom pour des d?saccords d?id?es.
L?oubli du projet intellectuel de Memel-Fot?
Dans le texte fondateur du Front Populaire Ivoirien, Harris Memel-Fot?, intellectuel rigoureux et humaniste, avait pos? une exigence : le parti devait ?tre ouvert ? la critique et ? l?autocritique. Cette ouverture n??tait pas un luxe, mais une condition de survie politique. Memel-Fot? savait que les partis qui ne chantent que les louanges du chef deviennent des machines bureaucratiques, voire des sectes politiques.
Un parti sans critique devient sourd. Il se coupe du peuple, de la r?alit?, de la dynamique historique. Un parti sans autocritique finit par justifier toutes les fautes, toutes les incoh?rences, toutes les d?rives. Or, chacun de nous a ses contradictions. Laurent Gbagbo aussi. Et c?est normal. C?est humain.
L?incoh?rence de l??ge : un exemple concret
Un exemple suffit ? illustrer ce que certains refusent de voir. Gbagbo avait d?clar? qu?? 75 ans, un homme ne devrait plus briguer la magistrature supr?me. Cette phrase avait marqu? les esprits, car elle t?moignait d?un d?sir de renouvellement, d?un sens du devoir historique. Mais, aujourd?hui, ? 80 ans pass?s, il veut redevenir pr?sident.
Peut-on faire comme si cette contradiction n?existait pas ? Peut-on ne pas la voir ? Peut-on, surtout, interdire ? quiconque de la relever ?
Pourquoi les GOR refusent-ils ce d?bat ? Pourquoi cette crispation, cette agressivit? envers quiconque ose dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ? Cette incoh?rence n?efface en rien le parcours remarquable de Gbagbo. Mais elle m?rite d??tre discut?e. Elle appelle des explications, des arguments, pas des insultes. La libert? d?expression, ce n?est pas que pour les autres. On ne peut pas r?clamer la d?mocratie, la libert? de la presse, la libert? d?expression ? comme l?a fait avec constance Laurent Gbagbo ? et, en m?me temps, refuser ces m?mes libert?s au sein de son propre camp. Cela s?appelle du deux poids deux mesures. Cela s?appelle du sectarisme. Or, ? bien des ?gards, certains GOR se comportent aujourd?hui comme ce qu?ils critiquent chez les ?Adomoutons? ? ces militants inconditionnels du pouvoir en place. M?me refus de la contradiction. M?me d?fense aveugle du chef. M?me volont? d??craser la critique au nom de l?unit? du camp.
Mais l?unit? fond?e sur le silence est une illusion. Elle cache les failles, mais ne les gu?rit pas. Elle enterre les d?bats, mais ne r?sout rien. La vraie unit? politique se construit sur des discussions franches, sur des confrontations d?id?es, sur une capacit? collective ? ?voluer.
Quelle culture politique voulons-nous ?
Ce que nous devons reconstruire, c?est une culture politique. Une mani?re d??tre citoyen, d??tre militant, d??tre acteur de la d?mocratie.
Cette culture-l? ne peut pas ?tre fond?e sur la peur de critiquer, sur l?obligation de dire « amen » ? tout, sur la parano?a envers les voix dissidentes. Elle doit ?tre fond?e sur le respect de la pens?e libre, sur l?ouverture d?esprit, sur la recherche de coh?rence entre les principes qu?on d?fend et les comportements qu?on adopte.
Aimer Gbagbo, ce n?est pas l?adorer. Ce n?est pas le sanctifier. C?est lui faire confiance quand on n?est pas d?accord avec lui. C?est croire qu?il est assez grand pour entendre des critiques, pour y r?pondre, pour ?voluer. C?est croire que son projet n?est pas de se faire applaudir, mais de construire un pays o? chacun peut parler sans crainte.
Il est temps de faire honneur ? la m?moire de Memel-Fot?. Il est temps de retrouver l?esprit critique qui animait les d?buts du FPI. Il est temps de montrer que les partisans de Gbagbo ne sont pas des fanatiques, mais des citoyens responsables, capables de discernement.
Ce texte n?est pas un r?quisitoire. Il est une alerte fraternelle, un appel ? la maturit? politique, un plaidoyer pour la coh?rence. Il n?est dirig? contre personne, mais adress? ? tous ceux qui croient encore que la d?mocratie est un bien commun, pas une guerre de tranch?es.
Et si jamais Laurent Gbagbo me lit, gr?ce ? Pascal Kokora ou autrement, qu?il sache ceci : ce n?est pas contre lui que j??cris, c?est pour lui. Pour qu?il sache que nous sommes nombreux ? continuer de croire en sa parole, justement parce qu?elle acceptait la contradiction.
Alors, GOR, reprenez le flambeau du d?bat. Ne soyez pas les ge?liers de la critique. Soyez, comme vos a?n?s, les b?tisseurs d?une pens?e politique vivante.
Jean-Claude DJEREKE